Home / Société / Les mémoires de Youssoufi: Une enfance tangéroise

Les mémoires de Youssoufi: Une enfance tangéroise

C’est un livre que les observateurs de la vie politique au Maroc attendent sans doute avec curiosité. Ancien chef du gouvernement de 1998 à 2002, le Tangérois Abderrahman El Youssoufi a publié ses mémoires le 8 mars, à l’occasion de son 94e anniversaire.

Une enfance tangéroise:
«J’ ai vu le jour le 8 mars 1924 au quartier Dradeb dans les environs de Tanger, près d’un oued verdoyant et de montagnes. J’ai passé mon enfance dans ce beau paysage, c’est là que j’ai entamé mes études et où se sont formés mes plus beaux souvenirs. La région vivait, alors, au rythme de la célèbre guerre du Rif, menée par le héros Abdelkrim El Khattabi, et Tanger était placée sous statut international. Mon père, Ahmed Youssoufi, est originaire du village Dar Zhirou dans la localité de Fahs, située à 25 kilomètres de Tanger, ville où il s’est installé dans sa jeunesse pour chercher du travail. Il a fini par s’établir à Gibraltar, où il a travaillé dans un consulat étranger, ce qui lui a permis d’obtenir le statut d’immigré, comme un de mes oncles qui a migré en France. La famille perdra toute trace de ce dernier. Il n’est resté de lui qu’une seule photo posée sur un des coffres qui meublaient la maison. A son retour de Gibraltar, mon père s’est installé à Tanger où il a travaillé dans une société bancaire algérienne, et d’autres entreprises plus tard (…)
J’ai vu le jour dans un environnement où régnaient la diversité et la bienveillance. Ma mère était claire de peau. La deuxième épouse de mon père était, elle, brune. Il nous arrivait de comparer leurs deux couleurs en les surnommant “l’ambre et le lait”, des expressions qui plaisaient beaucoup à mon père. Lorsque ce dernier était absent, mes frères et sœurs, dont j’étais le cadet, charriaient la seconde épouse de mon père en lui disant : “Comment notre père a-t-il pu te prendre comme épouse! Il a visiblement perdu la vue”. Ce à quoi elle répondait, ironique : “La chaux blanche se trouve à tous les coins tandis que le miel est préservé dans les récipients les plus précieux.” Ses mots résonnent encore aujourd’hui dans ma mémoire. Nos comportements et notre éducation étaient empreints de respect. Mon père et mes enseignants tenaient à nous inculquer le respect d’autrui et la lutte pour ses droits. C’est ainsi, étant donné l’environnement où je suis né, que mon regard sur la polygamie et ce qu’elle porte comme humiliation envers la femme a changé. Mon respect pour les femmes a été irrigué par mon milieu, tout comme le désir de les défendre au sein d’une société machiste. Le 8 mars, journée de la femme, qui coïncide avec mon anniversaire, est devenu une occasion de lui rendre hommage.”

Feu Hassan II et ma mère
“Mon père, que Dieu l’ait en sa sainte miséricorde, est décédé en 1937, l’année où j’ai obtenu mon certificat d’études primaires. A cause de moi, ma mère a beaucoup souffert car mes longues et fréquentes absences m’éloignaient d’elle. Je me souviens qu’après mes longues années d’exil, le défunt roi Hassan II avait un jour, à la fin des années 1970, demandé à Abdelkrim El Khatib d’inviter ma mère au palais royal pour boire un thé avec lui. Au moment où elle s’apprêtait à prendre congé, Hassan II lui a demandé si elle avait besoin de quelque chose. Ce à quoi elle a répondu, dans son accent tangérois : “Bghite wlidi (je veux mon fils)”. Le roi, que Dieu ait son âme, lui a répondu que son fils pouvait revenir dans son pays quand il le voulait et qu’il serait le bienvenu dans sa patrie. Elle s’est accrochée à la vie jusqu’à mon retour d’exil en 1980 après une absence de quinze ans. Elle a rendu l’âme un an plus tard, en 1981.”
A suivre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *