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L’entretien d’Oussama Ouassini: «La question de la dette publique fait particulièrement l’objet des manipulations langagières. Le sens des mots s’inverse»

Avant de commencer cet entretien, nous avons noté durant ce trimestre comme ceux de chaque année que beaucoup de plumes de nos ami(e)s Experts-Comptables et Économistes s’expriment sur la nouvelle loi de finances en parlant des impôts sans cesse redessinés: l’un est modifié, l’autre disparaît pendant qu’un troisième est créé. 

Je vais me permettre de jeter un pavé dans la mare pour éveiller les esprits et lancer un débat.

En 2000, les Recettes publiques étaient de 81,4 Millards de Dhs et en 2016 les mêmes Recettes publiques sont passées à 214,1 Milliards de Dhs (Source: ministère de Finances). On a presque multiplié par 3 les Recettes, le volume des Recettes publiques a augmenté de 264,25% en seulement 15 ans. Pour une fois, le Maroc a battu un très beau record, il est même parvenu à battre ses propres records. La performance mérite d’être saluée. 

Pour rappel, du haut de cette performance, les Marocains peuvent-ils considérer que, durant ces 15 années, la qualité et la performance des Services publics se sont améliorés de 264,25%???

Mais à quoi a pu bien servir tout cet argent?

On évitera de retourner les couteaux dans la plaie en constatant que partout cet excèdent de moyens s’est accompagné non pas d’une amélioration des Services publics, mais de leur dégradation généralisée.

Pour donner un exemple, le cas de l’éducation, où les performances sont analysées par le classement PISA. En 2012, le Maroc a tâté le terrain pour intégrer l’évaluation PISA et jusqu’à nos jours, le ministère tâte toujours!!!

Pourquoi cette profusion de débats ardents sur la dette et en fait c’est quoi une dette?

En une brève définition d’une dette, je dirais «La dette du Gévaudan».

L’ancien ministre des Finances avait mis l’accent sur les risques et les contraintes de la dette, comme s’il voulait effrayer les citoyens. Une telle sortie au sujet de la dette et du déficit est tragique et consternante. Elle témoigne de l’époque que nous traversons, celle du gouvernement par la peur et les abus de langage .

Il est temps d’inventer autre chose, de former un projet pour le plus grand nombre et de retrouver un élan. Il est temps aussi de retrouver un sens de la VÉRITÉ partagée. Les mots ne doivent pas être détournés de leur morale par ceux qui sont en position de prendre des décisions et qui engagent la vie du peuple et du pays. La crise politique profonde que nous vivons a aussi une dimension linguistique. 

Nos gouvernants doivent comprendre que bon nombre de citoyens sont las de la propagande perpétuelle. Ils doivent miser avant tout sur l’intelligence plutôt que sur le paternalisme et la culpabilisation, qui blessent l’estime de soi des gouvernés («on nous prend pour des idiots!») et finissent par générer de la rancœur et du ressentiment. 

La question de la dette publique fait particulièrement l’objet des manipulations langagières. Le sens des mots s’inverse.

Pour justifier les absurdes «critères de convergence», pour des raisons purement monétaires, qui dictaient de ne pas dépasser 3% de déficit public par rapport au PIB et 60 % de dette, ces responsables nous expliquaient alors qu’il fallait réduire les déficits pour que baissent les taux d’intérêts qui étaient très élevés. 

Pourtant, à l’époque, la dette publique ne représentait que 65% du PIB. Depuis, le ratio est monté à quasiment plus de 100% et les taux d’intérêts directeurs ont baissé et sont actuellement à 2,25%. 

Cherchez l’erreur. Il s’est passé l’inverse de ce que prédisaient ces experts. 

Quelle est l’intention derrière cette idéologie de la dette?

Tout d’abord, une remise des pendules à l’heure s’impose.

Concrètement, en période de récession ou de croissance faible, toute hausse des dépenses publiques engendre une croissance supérieure à ces dépenses. 

C’est le multiplicateur. 

Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI reconnaît pourtant son erreur et admet que le multiplicateur est en fait supérieur à ce que supposaient les modèles des économistes qui avaient tous conclu à la nécessité des politiques d’austérité.

Entre temps, ce sont les mêmes «conseillers» et «experts» appartenant à l’autoproclamé «cercle de la raison» qui ont occupé le pouvoir sans discontinuer qui nous prédisent tous les jours des catastrophes, depuis des décennies, en raison de la dette publique: 

·  Pour justifier des coupes dans les budgets

· Pour justifier de ne pas augmenter la rémunération des fonctionnaires (notamment les plus modestes qui doivent littéralement survivre avec de très bas salaires une vie durant) 

· Pour justifier la privatisation de quasiment tout le secteur public à l’exception de la sécurité nationale et de l’armée 

· Pour justifier des régressions continuelles des droits sociaux et de la protection sociale. 

Bref, ils ont appliqué leur programme. Ils ont eu le temps, beaucoup de temps. Il n’est plus possible de dire «attendez que ça fasse effet, vous allez voir, ça va marcher».

Cela fera bientôt 20 ans. Nous voyons bien que leur politique ne marche pas, sinon la dette aurait dû tendre vers zéro!

Mais alors, d’où vient la dette, si ce n’est de l’excès de dépenses publiques?

Ce sont les politiques restrictives qui ont pour effet d’augmenter la dette et les déficits!

Diaboliser la dette est absurde et stérile. La dette est au fondement des rapports sociaux et économiques, on le sait depuis au moins un siècle. Elle naît de l’interaction sociale même. 

Par exemple, un consommateur s’endette pour acheter une voiture et chaque mois, il rembourse son créancier. Il ne lui a pas prêté cet argent par amitié ou par amour, mais parce qu’il entend se faire de l’argent sur ce prêt. 

S’il y a des dettes c’est qu’il y a de l’épargne. Un monde sans dette est aussi un monde sans épargne. Toute épargne est une créance, sous une forme ou une autre, sur une partie du reste de la société.  À quoi bon s’énerver contre la masse des dettes sans s’interroger sur celle des créances? 

D’ailleurs, qui sont les créanciers? Qui sont, au juste, ceux qui possèdent beaucoup d’épargne, beaucoup de créances, bref beaucoup d’argent à placer? 

Il n’est pas difficile de comprendre qu’il faut gagner bien plus que le revenu moyen (à 15.000 Dhs/mois par unité de consommation) pour dégager plus que de petites économies, bien trop modestes pour prétendre à autre chose qu’à s’en servir en cas de coup dur. 

Pour le dire sans détour: ce sont les gens fortunés qui possèdent les créances!

Dans le cas des administrations publiques, une dette est contractée pour palier à l’écart entre les recettes fiscales et les dépenses. Les politiques disent ceci: pour réduire les dettes, il suffit de réduire les dépenses. 

Mais ceci ne marche pas, car l’Etat n’est pas une entité comme les autres: d’une part, elle peut choisir le niveau et la structure de ses recettes (monopole fiscal) et, d’autre part, ses dépenses ont un impact important sur l’activité économique et donc sur le volume des impôts qu’ils prélèvent. 

Quand un gouvernement réduit ses dépenses, il plombe l’activité économique, ce qui limite ses recettes si bien qu’il y a toujours un déficit à la sortie. Nous sommes enfermés dans cette logique depuis des années.

Pour que l’austérité budgétaire marche, il faudrait que l’activité économique soit dynamique. C’est à dire qu’il faudrait que les consommateurs dépensent sans trop épargner, que les entreprises accroissent leurs investissements et que les exportations augmentent rapidement. Le problème c’est que toutes ces variables ne sont pas indépendantes mais résultent au moins en partie (par différents canaux) des choix effectués par le gouvernement et en fonction de celles  des gouvernements étrangers, c’est la RAISON MÊME D’UNE LOI DE FINANCES, que de créer cette Synergie. 

Tous les gouvernements pratiquent des politiques de «consolidation» budgétaire, et ceci ne favorise pas l’activité économique. Car, par définition dans ce type de jeu, ce que l’un gagne, l’autre le perd.

Les taux d’intérêts sur les dettes publiques sont à des niveaux historiquement bas, ceci signifie que les capitaux qui cherchent à se placer sont anormalement abondants. D’un point de vue financier, ce signal signifie «allez-y, investissez !». 

Personnellement, je pars d’un principe que tant que le taux de croissance > taux d’intérêt, emprunter pour accroître votre richesse.

Pourtant, nos responsables politiques restent sourds et aveugles. Ils sont enfermés dans un délire collectif. Ils continuent de croire à l’histoire de la «consolidation» budgétaire. C’est tragique! Je les invite à méditer sur l’exemple de notre voisin le Portugal. 

Qu’attendent nos gouvernants pour réagir? 

Si la dette augmente dans un contexte où la dépense est stabilisée, voire régresse selon les années c’est parce que l’activité est médiocre, ce qui stimule peu les recettes. Or, on l’a dit, le dynamisme d’une économie résulte au moins en partie de la dépense publique, en particulier de l’investissement. 

Au Maroc, l’investissement privé n’a pas d’autonomie par rapport à l’investissement public: il suit la même tendance! Il faut ajouter à cela les réformes fiscales à répétition dans le sens d’une moindre progressivité ce qui a favorisé l’épargne plutôt que la dépense. La boucle est bouclée.

Pour dire les choses encore différemment, on fait de la dette non pas pour investir ou pour augmenter les fonctionnaires, mais pour financer la stagnation. C’est une logique gangrenante. 

La contrepartie de la dette créée depuis une quinzaine d’années, ce n’est pas davantage de ponts, de bâtiments publics, de compétences produites, d’hôpitaux etc, c’est une érosion continuelle de l’État social, une dégradation continuelle des conditions d’existence pour les classes modestes et moyennes etc …

Toutes ces cavités et ces entailles que nos gouvernants se permettent d’appliquer continuellement aux acquis sociaux fondamentaux sont accomplies au nom de l’assainissement budgétaire.  

Tout ceci est-il incohérent ? 

Non.  Nous allons vers un système où la base du pacte est sapée puisque la progressivité disparaît. Il reste un peu de progressivité du côté de l’impôt sur le revenu mais le taux d’impôt sur les revenus du capital est désormais plafonné par le prélèvement forfaitaire unique (flat tax), or les ménages les plus fortunés ont principalement des revenus qui proviennent du capital. Nous sommes dans un système où les taux nominaux d’imposition individuels se resserrent de plus en plus alors même que les inégalités s’accroissent. 

Autrement dit, il y a de moins en moins de redistribution par l’impôt. Les ménages fortunés font cession et en même temps, leur puissance privée s’affirme partout. 

Comment faudrait-il s’y prendre à la fois pour réduire l’épargne (qui se place dans la dette) et pour faire baisser le taux d’endettement ?

Faire baisser la dette publique pour faire baisser la dette publique n’a aucun intérêt. Un monde sans dettes n’existe pas. 

Ce qui compte, c’est le contenu de la politique qui est menée en contrepartie de la dette. Retrouvons une politique qui mobilise le plus grand nombre, en faveur du plus grand nombre et la dette ne sera plus un problème.

Du côté de la dépense: retrouver la voie de l’investissement, faire face à l’urgence de la transition énergétique et aux investissements qui en découlent. 

Du côté des recettes: retrouver le sens de la solidarité par la progressivité. 

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