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Capitalisme industriel: Tanger risque-t-elle le même sort que l’américaine Detroit?

Marianne Rubinstein était l’invitée de la galerie Delacroix,  le 12 octobre, en soirée, pour parler d’un de ses meilleurs livres: « Detroit, dit-elle ». Outre son importance culturelle, ce livre est surtout une sorte d’alarme invitant à revoir la manière dont sont pensés les investissements industriels dans les villes émergentes.  Un livre que les responsables marocains, à Rabat comme à Tanger, doivent absolument lire. Un petit rappel pour comprendre pourquoi:

Detroit a été à la fin du XIXème siècle et jusqu’en 1930 le symbole de l’expansion du capitalisme industriel, de tout ce qu’il pouvait avoir de superlatif et de fascinant, avant de se transformer avec son effondrement en une ville fantôme, et de devenir l’emblème de la fragilité des grandes villes et des collectivités balayées par les transformations du capitalisme et en particulier par l’émergence du capitalisme financier et mondialisé depuis les années 1970. L’évolution de Detroit, et le ghetto urbain qu’est devenu son centre-ville, a prouvé une fois encore que les villes mortes, dont Mike Davisdonne a donné plusieurs exemples dans «Dead cities», ne sont pas uniquement des constructions fictionnelles.

«Dans ce lieu qui symbolisait la grandeur du capitalisme industriel, l’écroulement est si massif, la dégradation si profonde que le spectacle de cette déchéance fascine le monde entier. Detroit est devenue une sorte de Pompéi moderne, un vestige des temps industriels, détruit de la main de l’homme dont il est acquis désormais que la force d’anéantissement est bien supérieure à celle de la nature. Un terme a même été inventé par les habitants de Detroit et des environs pour stigmatiser cette fascination morbide du monde pour leur ville : le ruin porn, la pornographie des ruines.»

Eve Chiapello et Luc Boltanski racontent dans «Le nouvel esprit du capitalisme» combien le capitalisme se développe et mute au fil du temps, en intégrant et désarmant ainsi ce qui tentait de l’affaiblir, la critique sociale et la critique «artiste», tout en conservant ce qui lui tient lieu de cerveau et de colonne vertébrale: engranger toujours plus de profit. Le capitalisme serait-il une sorte de virus mutant devenu mortifère en se mondialisant, et susceptible de dévorer les villes de l’intérieur?

Détroit a longtemps été considérée comme le symbole de la prospérité américaine. En effet, la ville était le berceau de l’industrie automobile triomphante. Dans les années 1920 notamment, Henry Ford invente le travail à la chaîne, il initie la première révolution industrielle du XXème siècle et lance le premier modèle automobile de masse, la Ford T. A ce propos, Henry Ford avait une phrase qui illustre bien cette idée du travail à la chaîne, de la production de masse et de la standardisation des produits (le Fordisme), il disait: « Mes clients sont libres de choisir la couleur de leur voiture à condition qu’ils la veuillent noire« . A cette époque, Détroit était appelée « l’arsenal de la démocratie » dans le sens où cette ville générait une grande partie des ressources financières pour assurer le développement du pays.

L’essor industriel de Détroit a entraîné son développement économique et démographique. En effet, la prospérité économique de la ville a drainé un flux important de population pour subvenir aux besoins en main d’œuvre de l’industrie automobile en plein développement. Ainsi, la ville est rapidement devenue la quatrième plus grande du pays en matière de population. L’afflux de population a engendré la création de commerces et le développement d’activités économiques nécessaires aux besoins d’une population grandissante. Par conséquent, les revenus fiscaux de la ville se sont accrus, tout comme les besoins en infrastructures et en services publics. La municipalité a alors fortement investi et a lancé de grands projets coûteux de développement urbain.

La situation économique de Détroit a commencé à péricliter au cours des années 1960. Un évènement majeur doit être mis en perspective afin de comprendre la mécanique à l’origine du déclin.

Il s’agit du déclin de l’industrie automobile. En effet, plusieurs producteurs étrangers sont venus aux Etats-Unis vendre des automobiles dans des secteurs sur lesquels les producteurs américains ne se sont pas positionnés. Notamment, d’une part les constructeurs japonais avec de petites voitures à bas coûts, et d’autre part les constructeurs allemands avec des berlines de luxe. Parallèlement, les coûts de production des « Big Three » sont devenus trop élevés par rapport aux concurrents étrangers pour pouvoir être compétitifs. Dès lors, ces entreprises ont commencé à perdre des parts de marché. A cela est venu se greffer un mouvement de délocalisation vers l’étranger, d’une partie de l’outil industriel automobile de Détroit, dans le but de pénétrer les marchés étrangers et de vendre directement sur place la production. Au final, alors que Détroit enregistrait 300.000 emplois manufacturiers en 1960, la ville n’en compte plus que 25.000, soit 12 fois moins.

Au final, cette chute du secteur industriel a entraîné un exode important de la population de Détroit au cours des dernières décennies. En effet, la population de la ville est passée de près de 2 millions d’habitants en 1950 à 700.000 aujourd’hui, soit une baisse de -65% en 60 ans. Les rentrées fiscales ont donc fortement diminué, sans pour autant que les dépenses ne diminuent en proportion. Pour des raisons électoralistes, les dirigeants politiques qui se sont succédés n’ont pas pris la mesure de ces évolutions. Ils  ont continué à dépenser et à investir comme si la population de la ville allait poursuivre son augmentation, et comme si les retombées fiscales allaient être les mêmes avec des populations différentes. Enfin, l’éclatement de la crise des subprimes en 2007, est venu augmenter les difficultés économiques des populations de la ville avec une augmentation du nombre de ménages insolvables.

Une situation fortement dégradée….

Berceau de l’automobile, Détroit est maintenant la plus grande ville des Etats-Unis à s’être déclarée en banqueroute. La chute de la population, le déclin de l’industrie automobile, la mauvaise gestion financière de la ville et l’érosion de la base fiscale (moins d’activités à taxer) depuis un demi-siècle ont débouché sur une dette cumulée de 18,5 milliards de dollars, soit environ 14 milliards d’euros. Détroit n’est pas la première ville des Etats-Unis à se déclarer en faillite, 8 autres villes, et 28 autres entités telles que des hôpitaux ou des fournisseurs d’eau se sont déjà déclarés en cessation de paiement. Toutefois, la taille, l’histoire et l’aspect symbolique de Détroit rendent la faillite de la ville tout à fait unique.

Détroit connait un chômage record pour les Etats-Unis avec plus de 16% de la population active qui est sans emploi. Les revenus par habitants sont les plus bas de tous les Etats-Unis. Les dépenses d’éducation sont limitées au strict minimum, près de 40% de la population est considérée comme analphabète et 60% des enfants vivant sous le seuil de pauvreté. Moins d’un tiers des ambulances sont en état de marche.

Concernant la criminalité, les statistiques sont très mauvaises. Les effectifs de police ont été réduits de 40% au cours de la dernière décennie, la criminalité est la plus élevée du pays (cinq fois supérieure à la moyenne nationale), les postes de police ne sont ouverts que 8h par jour et il faut en moyenne une heure à la Police pour arriver lorsqu’elle est appelée contre 10 minutes dans le pays. Enfin, seulement 10% des crimes sont élucidés.

Un des symboles de ce déclin est le nombre de bâtiments vides en décrépitude, et la quantité d’espaces vides et inutilisés. En effet, la ville de Détroit est une des plus étendue des Etats-Unis mais son territoire est plein de « trous noirs ». Près de 100.000 maisons sont abandonnées.

Après la lecture de ce constat, on remarque que ce qui est arrivé à Detroit peut aussi arriver à Tanger… Et on comprend bien pourquoi le Roi insiste beaucoup sur l’importance de soutenir les petites et moyennes entreprises marocaines et de les doter de tous les moyens permettant leur développement, vraie source de richesse.

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